Il restera la gravité
Adrianna Wallis et Diane Esmond: 6 et 13 rue Chapon, 75003 Paris
“On peut vider un appartement, on pourrait même en retirer l’air, mais il restera toujours la gravité." - Joël Chevrier, physicien
Adrianna Wallis et Diane Esmond
Il restera la gravité
Avec le soutien du Centre National des Arts Plastiques

En 2021, les recherches d’historiens sur le cas de la peintre Diane Esmond ont révélé à Adrianna Wallis, petite-fille de l’artiste et artiste elle-même, la spoliation de sa famille par les nazis et la destruction d'une partie importante de l'oeuvre de sa grand-mère. Cette découverte a marqué le début de son projet Il restera la gravité qui interroge notre rapport aux objets et à leur absence, la forme de l’invisible. Adrianna Wallis s’inspire de milliers d’inventaires d’objets pillés (natures mortes, chapeaux, petites cuillères…), rédigés de mémoire par des familles juives après la guerre.
Après la guerre, le monde est tordu, bancal. Les ateliers d’artistes ont eux aussi été pillés. Il ne reste pas même de quoi faire une nature morte. Dans les vies et les familles, le silence s’installe. Il tient dans un équilibre infime, que seule la force d’attraction peut rompre et renverser. Ce basculement, Adrianna Wallis l’illustre dans la série de photographies Vie silencieuse avec raisins, où les cuillères, torchons, ananas, dévalent la table, semblent s’échapper du cadre, pour se figer en suspension. Une lévitation qui se poursuit dans Étoffes de valeurs diverses pour natures mortes. Là, par le frottage d’un blanc sur blanc instantané, un tissu réapparait, prenant la forme de la pesanteur qui l’a fait tomber.
Un mot, une sonorité, font revivre la trace de ces objets. Par des gestes simples, Adrianna Wallis les restitue. Avec Je me souviens, chaque texte repeint à la main, unique, se décline à l’infini. Comme un poème, il se transmet à son lecteur. Ce dernier, à son tour, s’approprie le « Chapeau en daim bleu roi assorti au manteau » et porte en lui l’archive vivante de ce qui était voué à se perdre. Ces mots, leur résonances et ces gestes ne gardent plus seulement une mémoire mais deviennent œuvres.
Le travail de Adrianna Wallis déploie une forme de poésie visuelle, au sein de laquelle les oeuvres sont à la fois silencieuses et chargées d’une mémoire diffuse. À travers des compositions délicates et épurées, elle explore des états de perception fragiles, entre apparition et effacement. Ses œuvres invitent à une lecture sensible, introspective, où chaque élément agit comme un fragment de récit suspendu, laissant place à l’imaginaire et à l’émotion du regardeur.
À leurs côtés, le travail pictural de Diane Esmond offre une immersion complète. Son œuvre, comme en témoigne L’Atelier rouge et bleu, capture du regard la scène plutôt que le sujet. Sur la toile et le papier, son trait n’hésite pas, il insiste, rapporte avec urgence lignes, couleurs et motifs. Diane Esmond ne représente pas, elle raconte. Par la matière, déposée au couteau, et par les mots qu’elle écrit, pour conserver la vitalité d’un paysage, d’un spectacle de cirque ou d’une nature morte. Peu à peu, miroirs, tapis, fenêtres et plantes se mélangent pour basculer dans l’abstraction. Sa peinture est une remémoration permanente, la tentative acharnée de raviver le souvenir, non pas comme il est apparu, mais comme il vit dans sa propre mémoire. Tissant le lien par ce dialogue visuel, la filiation entre les deux femmes, artistes, se révèle. C’est le récit d’un élan qui lutte contre l’oubli.
Comme un rappel que tout est déjà là, quelque part en nous, Bijou Bougie d’Adrianna Wallis vient réunir le passé et le présent. Dix ans avant de connaître le récit de sa famille spoliée, l’artiste invitait, par la performance, à remonter le temps. Sur le collier de perles fait de cire de cierge, symbole légué de mère en fille, la flamme oscille et consume, interrogeant ce que les objets transmis entre générations contiennent. Cette brûlure n’efface rien. L’œuvre s’écoule, s’épaissit enfumée, pour lui donner vie.
ー Eloïse Duguay, autrice
Grâce à la ténacité d’Adrianna Wallis et de son oncle Victor Wallis à faire revivre l’œuvre de Diane Esmond, ses toiles ont rejoint les collections de plusieurs musées et sont actuellement visibles au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.
Réalisée avec le soutien du Centre National des Arts Plastiques, l’exposition Il restera la gravité est présentée par la galerie Anne-Laure Buffard dans le cadre du Paris Gallery Week-end, organisé par le Comité des Galeries d’Art, du 29 au 31 mai 2026.
Podcast sur Arte Radio : Adrianna Wallis, Il restera la gravité

